Source Calais La Sociale / Pierre Muys https://calaislasociale.fr/2026/10/20/blessee-lors-de-la-manifestation-du-17-octobre-daisy-prend-la-parole/
Blessée lors de la manifestation du 17 octobre à Calais, Daisy raconte avoir été projetée au sol lors d’une charge des CRS, alors qu’elle se tenait sur le côté, pacifiquement. Une fracture ouverte au doigt a nécessité une opération. Travailleuse intérimaire, elle doit désormais faire face à la douleur, à l’incertitude sur les séquelles et aux conséquences financières de son impossibilité de reprendre normalement le travail.
Nous relayons sa lettre ouverte pour donner de l’espace à la parole des victimes de répression policière et en exposer les conséquences à court comme à long terme : blessures, souffrance psychologique, perte de revenus, quotidien bouleversé.
Ces réalités doivent pouvoir être entendues, alors que les discours officiels se concentrent sur le soutien aux forces de l’ordre et que l’appareil répressif se mobilise pour faire taire les revendications, mais aussi les voix qui les relaient ou en documentent la répression.
Ses ami·es et camarades ont également mis en place une cagnotte pour la soutenir : participer à la cagnotte pour Daisy.
Voici sa lettre ouverte.
Lettre ouverte
« Hier, je suis allée manifester à Calais.
Je ne suis même pas restée dix minutes.
J’étais sur le côté, pacifiquement. Je ne jetais rien, je ne provoquais personne, je ne forçais personne à quoi que ce soit. Je ne faisais de mal à personne.
J’ai vu des gaz lacrymogènes être lancés. Je me suis retournée et je n’ai pas vu arriver les CRS qui chargeaient. J’ai reçu un coup d’épaule et j’ai été projetée sur trois ou quatre mètres.
Mon doigt a râpé le macadam, ma peau a été arrachée, comme une pelure de banane.
Je me retrouve avec une fracture ouverte, une plaie terrible, des blessures qui risquent de me laisser des marques à vie.
J’ai subi une opération et, aujourd’hui encore, je souffre atrocement. Je n’ai pas dormi une seule seconde.
Mais vous savez ce qui me fait encore plus mal que tout ça ?
Les messages de soutien aux forces de l’ordre,
les déclarations sur la violence,
les prises de parole du président de la République
et de la maire de Calais…
et aucun mot pour les blessés.
Aucun mot pour les personnes qui, comme moi, étaient là pacifiquement et qui se retrouvent aujourd’hui à souffrir,
à essayer de comprendre ce qui leur est arrivé.
Monsieur le Président,
Madame le Maire Calais,
nous aussi, nous sommes des citoyens.
Nous aussi, nous sommes des êtres humains.
Nous aussi, nous méritons une pensée, un peu de compassion, une reconnaissance de ce que nous avons vécu.
Soutenir les forces de l’ordre n’empêche pas d’avoir un mot pour les victimes. Ce n’est pas l’un ou l’autre.
Pourquoi notre souffrance semble-t-elle si invisible ?
Je suis intérimaire. Je travaille sans relâche pour gagner un salaire convenable, pour vivre dignement et pour subvenir à mes besoins.
Je ne compte pas mes efforts,
je travaille parce que je n’ai pas le choix.
Aujourd’hui, je suis incapable de reprendre normalement le travail pour le moment. Quand on est intérimaire, qu’on ne travaille pas, on ne touche pas simplement son salaire comme si de rien n’était. L’arrêt de travail peut signifier une perte de revenus, avec des conséquences immédiates sur le quotidien.
Alors, en plus de la douleur, des blessures, des nuits sans sommeil et des marques que je garderai peut-être toute ma vie, je dois aussi m’inquiéter pour mon avenir financier.
Derrière une personne blessée, il y a une vie, un travail, des factures, des responsabilités, une famille et des inquiétudes.
Je ne demande pas qu’on condamne qui que ce soit sans enquête. Je demande simplement que l’on n’oublie pas les blessés. Que l’on pense aussi à ceux qui n’étaient pas violents, qui ne cherchaient pas l’affrontement et qui se retrouvent aujourd’hui à payer un prix terrible.
Je suis allée manifester pacifiquement.
Je suis rentrée blessée.
Et aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être abandonnée.
Monsieur le Président,
Madame la Maire de Calais,
nous existons aussi.
Nos blessures existent.
Notre souffrance existe.
Et nous méritons, nous aussi, d’être entendus.
Je ne suis pas un chiffre dans un article de journal.
Je ne suis pas une ligne dans un bilan de manifestation.
Je suis une femme,
une travailleuse intérimaire,
une citoyenne qui voulait simplement exercer son droit de manifester pacifiquement.
Aujourd’hui, j’ai mal.
Et j’aurais tellement aimé qu’au milieu de tous ces messages, quelqu’un pense aussi à nous.«